Les Vainqueurs de lYser

de Jacques Pirenne
et James Thirair
1917



Avant-Propos

Ceci n'est pas un livre; ce sont des notes prises sur le vif, accumules petit  petit dans 
un journal de campagne, et runies enfin en les modifiant  peine pour ne pas leur 
enlever leur couleur locale et leur spontanit. Certes le style et la composition en ont 
souffert. Aussi ce petit volume n'a-t-il aucune prtention littraire.

Nous n'avons pas voulu, en le livrant au public, crire quelques belles pages sur 
l'arme; nous avons voulu simplement retracer avec sa monotonie, ses joies, ses deuils, 
ses misres, la vie du soldat belge au front. On ne trouvera pas ici de grande pope, 
de haute posie, d'idalisme chevel. Non; le soldat ne vit pas dans une exaltation de 
sentiment continuelle, il trane une existence parfois bien prosaque, parfois noble et 
souvent triste. Nous l'avons connu, nous l'avons aim pour cette vie obscure, monotone 
et dure,parce que la fermet, la hauteur morale de son caractre s'y rvlent  son insu, 
parce que son endurance dans le malheur, sa bonne humeur malgr tout, sa solidarit 
admirable et sa tenace volont, sont le plus beau des exemples  donner  ceux qui 
seront chargs de reconstituer plus tard un pays que l'hrosme constant et simple des 
soldats aura su conserver vivant et moralement intact  travers la tourmente.

On trouvera dans ce livre des redites, des descriptions souvent semblables; on y 
trouvera une proccupation constante du dtail de l'existence; peu d'aventures, aucune 
grandiloquence.

C'est qu'il n'a pas t crit douillettement dans un bureau, au coin du feu, mais qu'il est 
n de cette vie mme que l'on vit au front, o les jours sont semblables, o le mme 
paysage obstinment vous entoure, o les mmes occupations, les mmes penses 
vous absorbent.

Peut-tre cependant,  traverses mille riens de la vie quotidienne, verra-t-on se 
dgager le caractre du soldat belge, de ce merveilleux soldat, modeste et brutal, mais 
combien dcid, rsistant, dur  la peine, combien profondment bon, charitable et 
grand de par sa simplicit mme. Peut-tre comprendra-t-on les sentiments 
d'attachement mutuel, les joies si hautes, les douleurs si vraies, les misres si 
stoquement supportes, la vie, en un mot, de ces glorieux  vainqueurs de l'Yser .

Et si ces pages, si ces croquis, ns ensemble, l'un pour l'autre et l'un de l'autre, peuvent 
faire aimer, comme nous l'aimons, le  jas ( Jas est le nom qui dsigne le simple 
soldat dans l'arme belge ) qui vit dans la boue de la tranche, si elles peuvent 
perptuer son souvenir, faire pntrer son cur et son me, le but que nous nous 
proposons sera atteint.

Que tous ceux qui ont un tre cher l-bas dans les brumes de Flandre, que tous ceux 
qui ont eu l'immense douleur de perdre un fils, un frre, un poux, qui voulut donner sa 
vie pour un pays farouchement aim, sachent que c'est en pensant  eux que nous 
avons voulu retracer la vie  du front , afin que nos morts n'aient pas vcu leurs 
derniers-mois sans que les motions les plus belles, les plus fortes dont ils tressaillirent 
jamais, restassent sans provoquer chez ceux qui se partageaient leurs coeurs, un 
frisson d'amour et de tendresse, un sentiment de pit infinie pour eux, qui furent des 
hros.

Ces motions,nous les avons trouves ensemble, nous qui fmes d'insparables 
camarades de campagne et qui devnmes, en communiant dans les mmes penses, 
en partageant les mmes plaisirs et les mmes peines, d'insparables amis pour la vie 
entire.

Ce texte et ces dessins sont le rsultat de nos causeries, de nos longues causeries 
d'hiver; ils sont insparables eux aussi et ne s'expliquent que l'un par l'autre.

Flandre, le 1e aot 1915

JACQUES PIRENNE
JAMES THIRIAR

Volontaires au rgiment d'artillerie lourde.





Chapitre Premier
La Guerre

I.  Mobilisation

2 aot 1914

Les rservistes encombraient les gares,les trains, vtus de leurs culottes blanches, de 
leurs vareuses courtes et devenues trop troites, de leurs petits bonnets de police  
floche de couleur, de leurs calots  bande rouge. Une joie bruyante rgnait. Au passage 
des trains, dans les villages,les enfants, les femmes agitaient leurs mouchoirs pour 
rpondre au salut des soldats entasss aux fentres des wagons. Devant les gares, une 
foule compacte stationnait, attendant l'arrive des bandes dmobiliss qui se 
rpandaient dans les villes, se tenant par le bras, barrant toute la rue, en chantant les 
refrains populaires des conscrits.

Dans une toute petite gare ardennaise, quelques voyageurs, villgiaturistes drangs 
dans leurs projets de vacances par l'arrt de mobilisation, attendent le train au milieu 
de leurs bagages. Le drapeau tricolore vient d'tre hiss  la station, et dans l'immense 
paysage vallonn, les clochers des villages arborent les couleurs nationales. Toute la 
nuit le tocsin a sonn  toutes ls tours de Belgique..: un immense appel a travers le 
pays. Un soldat vient de se prcipiter sur le quai et, constatant qu'il arrive encore  
temps, un bon sourire lui claire le visage. C'est un brave ouvrier plafonneur mari et 
pre d'un petit garon de quelques mois. Il travaillait dans un village voisin quand sa 
feuille de route fut remise  son domicile. Sa femme l'avait fait prvenir en hte par un 
voisin; aussitt il tait venu revtir sa tenue, avait embrass les siens et, sans avoir eu 
le temps de se dbarbouiller, il accourait prendre le train qui le mnerait  Lige, la 
figure et les mains encore toutes macules de pltre. On se mit  causer. Il parlait 
gaiement, avec simplicit:  Alors, vous n'tes pas trop triste de quitter votre famille? 
Bah! dit-il, il ne faut pas y penser. Il y en a d'autres plus malheureux qui laissent chez 
eux une femme avec plusieurs enfants. D'ailleurs, que voulez-vous, a devait bien 
arriver un jour; on fera son petit possible.., et s'il faut mourir  il riait un peu 
nerveusement  c'est que a devait tre,... n'est-ce pas? Toute la mentalit du soldat 
belge tait dans ces quelques mots. La rsignation, mais une rsignation virile, sans 
aucune lamentation. La croyance bien ferme que la mort ne prendra que ceux qu'elle 
doit emporter! Il acceptait cette nouvelle terrible qui dtruisait brusquement tout son. 
bonheur, l'arrachait aux siens qu'il tait seul  faire vivre, avec une tranquillit parfaite; 
l guerre lui apparaissait comme un vnement fatal et, alors que dans toute son 
ducation, il n'en avait jamais t question, il partait simplement,pour faire son petit 
possible.

Pendant que les rappels arrivaient en masse dans les dpts, le commandement se 
mettait  la besogne. Sur les places, autour de petites tables, des officiers assis 
passaient en revue les chevaux rquisitionns, les chiens qu'amenaient les laitires des 
environs. Des fourgons militaires circulaient dans les rues, chargs de sacs 
d'quipement, de matelas, de vivres. Des motocyclistes allaient et venaient.

Une joie inaccoutume rgnait, joie nerveuse faite de ce sentiment ressenti d'instinct 
par les foules  la veille des grands vnements, sentiment fait d'impatience, de gaiet, 
d'amour de l'inconnu.

Dj des rgiments quittaient les villes. Les musiques militaires, clatantes avec leurs 
sonneries de clairons, passaient, prcdes de bandes normes d'entants. Sur les 
trottoirs les gens s'arrtaient; des hommes saluaient la troupe; des cris joyeux 
retentissaient.

Pourtant on ne croyait pas  la guerre. Brusquement, elle clata! Il n'y eut pas la 
moindre dfaillance dans le pays. Les troupes acceptaient avec joie l'ide d'affronter 
l'ennemi. A Bruxelles, au passage du Roi, la foule lectrise avait cri: Vive la Guerre. 
 Dans les rgiments, dj en campagne, les chefs decorps avaient runi les hommes 
et s'taient rendu compte de leur volont de se dtendre avec la dernire tnacit. Il n'y 
eut pas de grands gestes, pas de discours inutiles, mais des actes.

Le colonel d'une de nos plus belles units en apprenant la dclaration de guerre avait 
rassembl ses compagnies. Il avait paru  cheval devant elles pour les passer en revue. 
Brusquement, il s'tait arrt, tourn vers les hommes, et s'tait cri:  Soldats, vous 
ne connaissiez pas les Alle-lemands. Vous allez les connatre. Ils ont des casques  
pointe et des casques  boule... et en dessous des casques, de sales gueules. Nous les 
leur casserons N. de D.  Une immense clameur,  la fois rauque et joyeuse, s'tait 
leve dans les rangs:  Oui N. de D.

A ce moment, les avant-gardes allemandes arrivaient devant Lige. Bientt les 
nouvelles parvinrent, glorieuses, pleines de promesses. Ce fut un dlire, une griserie de 
victoire.

Depuis le 2 aot, des quantits de jeunes gens, d'hommes de tout ge, se prcipitaient 
vers les bureaux de recrutement et dj, sur les places publiques, sur les boulevards, 
on voyait s'exercer les nouvelles formations de volontaires. Des hommes dans les 
tenues les plus diverses, en civil mme, ou portant en guise d'uniforme un calot 
d'infanterie ou un bonnet de police, manuvraient avec conviction, conduits par des 
rengags ou par des lves de l'cole des pupilles... et c'tait un spectacle mouvant 
que celui de ces braves gens de toutes les conditions, apprenant le mtier des armes 
sous les ordres d'un bambin de quinze ans, trop petit pour manier un fusil.

On forma des rgiments de volontaires. Lorsqu'ils traversaient nos villes, habitues aux 
soldats bien astiqus dans leurs uniformes, ce fut une immense dsillusion.Ces 
hommes mal arms,vtus de capotes d'infanterie, de manteaux d'artillerie dans le 
mme rgiment, dont beaucoup portaient le pantalon de velours, qui pliaient sous le 
poids d'un sac de toile jet sur une paule et dans lequel ils transportaient leur bagage, 
que pourrait-on en faire? Ce n'taient pas des rgiments, c'taient des bandes. Oui, 
c'taient des bandes de soldats, et  les voir passer, mal vtus et enthousiastes, on se 
souvenait des armes de la rpublique leves  la hte et qui n'avaient connu de la vie 
militaire que la guerre.

II.  Les Premiers Blesss

Aot-septembre 1914

Cependant, les villes avaient pris des,physionomies nouvelles. De grands drapeaux 
blancs marqus d'une croix rouge s'arboraient, rappelant que la ville, toute pavoise de 
drapeaux qui gayaient les rues des flammes de leurs trois couleurs, n'avait pas mis 
son  grand pavois  pour fter quelque rjouissance, mais pour marquer sa confiance 
et sa foi dans l'arme, dans le Roi.

La foule ne cessait de stationner devant les gares, impatiente et anxieuse. Des 
automobiles et des voitures de la Croix-Rouge la fendaient lentement... Parfois une 
rumeur s'levait, rumeur de piti, d'admiration,  la vue des grands blesss que l'on 
hissait dans les voitures, immobiles et blmes sur leurs civires. Et quand des clops 
passaient, boitant, un bras en charpe ou la tte enveloppe de pansements, une 
immense vague poussait la masse mue et enthousiaste vers les blesss tonns qui 
souriaient au milieu des acclamations.

D'autres fois, des grondements de colre s'levaient  la vue de prisonniers allemands, 
encadrs de gendarmes  cheval.

Dans les rues, des daines, des jeunes filles allaient d'un pas rapide, un brassard de la 
Croix-Rouge au bras, vers les hpitaux. 

Les btiments publics, les coles ont t transforms en hpitaux auxiliaires: un grand 
prau sur lequel s'ouvrent des classes; des jeunes filles, des jeunes femmes,coiffes de 
blanc, vtues de grands tabliers  manches, groupes autour de tables, font des 
pansements, dcoupant de longues bandes de toile qui s'enroulent, s'enroulent sur les 
petits moulins toujours en mouvement.

D'autres passent, sans bruit, lgres et gracieuses dans leur long vtement blanc si 
simple. Devant quelques portes, dans des fauteuils d'osier, des blesss sont assis, eux 
aussi habills de blanc. Ils causent. L'un tend sa jambe grosse de bandages, un autre 
fume, sa tte disparat presque compltement sous les pansements qui l'enveloppent, 
d'autres encore portent un bras en charpe. Et ces groupes de blesss forment dans le 
grand prau d'cole des tableaux pittoresques et curieux. Parfois une jeune fille vient 
s'asseoir au milieu des soldats; alors on entend des rires qui fusent, en sourdine, pour 
ne pas incommoder les grands blesss qui reposent dans les dortoirs.

Chaque homme a son histoire que l'on a fini par connatre, s'intresse aux blessures de 
ses compagnons, s'informe avec sollicitude de leurs progrs.

Un getit sergent, tout jeune, vtu de sa tenue de campagne, s'apprte  rejoindre son 
rgiment et, avant de partir, entour de ses camarades d'hpital, il parle doucement,en 
souriant, heureux! Il n'a pass que quelques jours  l'ambulance. C'est un volontaire du 
40 de ligne. Il a combattu  Haelen, comme caporal.

Le soir de la bataille son commandant l'appela: Veux-tu gagner tes galons de sergent, 
lui dit-il?  Rougissant de joie, il avait dit  oui  avec enthousiasme.  Va donc visiter le 
village et vois s'il ne reste plus d'ennemis dans les maisons.  II avait rpondu, crneur: 
 J'y vais, mon commandant!  Mais la peur l'treignait, le clouait sur place, son cur 
battait  se rompre. Hsitant, il tardait  partir, prt  fondre en larmes,  s'enfuir,  se 
jeter aux pieds du commandant pour le supplier de ne point lui confier cette mission. 
Mais, brusquement, il s'tait ressaisi:  Tu n'es qu'un lche!  s'tait-il cri tout haut, et 
d'un pas rapide il tait parti. Il tait arriv au village se parlant  lui-mme, sans se 
retourner, sans regarder autour de lui, ne voyant pas les mortsetendus sur le chemin 
etdansles prairies qu'il traversait. Fivreux, il allait toujours. Au moment de s'engager 
dans la rue du village, la peur l'avait repris, mais de nouveau il s'tait injuri et avait 
march plus vite. Sur les pavs des corps gisaient. Il les enjamba et, sans se donner le 
temps de rflchir, se rptant machinalement:  Tu seras sergent! Tu seras sergent!  
il avait ouvert la porte de la premire maison qu'il avait visite rapidement; rassur, il 
continuait ses recherches. Aprs quelques instants cependant, une porte lui rsista. 
Alors, d'un violent coup de crosse, il l'avait branle et elle s'tait ouverte au large. Un 
grand diable de hussard attendait l, farouche. Il n'avait pu accompagner son unit en 
retraite et, bless au bras, arm seulement d'un morceau de lance, il venait d'apparatre 
au petit volontaire de dix-huit ans, qu'il frappait violemment avant de lui avoir laiss le 
temps de se mettre en dfense. Mais le fer avait gliss sur un bouton de cuivre et s'tait 
born  dchirer la capote du soldat. Brusquement, le petit lignard avait repris ses sens, 
il n'avait plus peur; il aurait pu fuir, il n'y songea point, mais ripostant au coup de son 
adversaire, il lui avait plant sa baonnette en pleine poitrine. Sans un cri, le colosse 
s'tait croul, inondant son adversaire d'un flot de sang. Alors, pouvant  la vue de 
cet homme qu'il venait de tuer, le petit  piotte  (Nom du lignard belge.) se sentit faiblir 
et s'affaissa, sans connaissance, sur sa victime. On le retrouva, baignant dans le sang 
fig de l'Allemand. Et aujourd'hui, remis de son branlement nerveux, fier de porter les 
galons d'or, il s'en allait, serrant longuement les mains de ses amis d'infortune et des 
infirmires qui lui avaient rendu la vie douce pendant ces quelques jours.

Un ouvrier mineur, tendu, le regardait partir d'un air d'envie.  Oh! je sais bien, disait-il, 
que moi on me prend pour un carottier  et de grosses larmes lui gonflaient les 
paupires  parce que je n'ai pas t bless, j'ai eu les pieds crass.  Cette ide le 
hantait. Il aurait voulu combattre, tuer des Boches. Quand il parlait d'eux, sa figure, 
prenait une expression farouche, concentre et dure. Il en parlait avec haine et mpris. 
Et le soir, tout bas, il expliquait  son voisin de lit  un tudiant qui gayait tous les 
autres par sa belle humeur  qu'aprs la guerre il tuerait le premier Boche qu'il 
rencontrerait. Aucune explication ne pouvait lui faire comprendre que, une fois la paix 
rtablie, tuer un Allemand deviendrait un crime; cela le dpassait:  Ils ont massacr 
des femmes et des enfants, disait-il, ce sont des assassins, il faut les punir. 

Le jour, les clops parcouraient l'hpital. Les uns s'appuyaient au bras d'une jeune 
femme qui les soutenait, d'autres se balanaient sur des bquilles, montaient et 
descendaient les escaliers  une allure folle et brusquement, brandissant leurs bquilles 
avec des cris de joie, ils traversaient comme des trombes les groupes de blesss et 
d'infirmires, bondissant sur leur unique jambe valide.

Tous ces hommes redevenaient enfants; heureux, insouciants, ils se laissaient soigner, 
dorloter, choyer. Et c'tait un spectacle curieux que le leur, quand, assis autour d'une 
table, ils prenaient leurs repas, servis par leurs jeunes ambulancires. Il y en avait qui, 
convalescents, sortaient en fraude de leur lit,  l'heure o ceux qui pouvaient circuler se 
rendaient au rfectoire, pour aller dner avec eux, puis revenaient en hte  leur 
chambre, se glissaient sous leurs couvertures et attendaient que leur ft apporte leur 
pitance qu'ils dvoraient en faisant  leurs voisins des signes d'intelligence pour la 
bonne  carotte  qu'ils avaient invente.

Des convois de blesss arrivaient. De jour en jour, les lits occups devenaient plus 
nombreux. Dans certaines salles, une atmosphre lourde et pnible pesait, un 
sentiment d'angoisse et de respect vous prenait devant ces hommes grivement 
blesss rapports de la ligne de feu. Sitt couchs, ils s'endormaient, plusieurs 
dliraient, se dressaient sur leur couche se croyant encore au combat, puis petit  petit 
leur sommeil se faisait plus calme et, pendant des journes entires, ils dormaient 
profondment.

Pas une plainte ne se faisait entendre. Soumis, ils attendaient la gurison, rsigns 
d'avance  leur sort, pleins de reconnaissance pour ceux qui les soutenaient dans leurs 
misres.

III.  Retraite
L'Arme vit les misres du peuple

10 octobre 1914

Quand, lors de la retraite d'Anvers, l'arme de campagne gagna l'Yser, les Belges, de la 
partie du pays qui jusque-l avait t pargne, virent avec tonnement que les 
rgiments, revenus pleins de gloire de Lige, de Haelen, des combats livrs autour de 
Louvain et d'Anvers, avaient pris l'aspect dbraill des bataillons volontaires. Le col de 
la veste largement ouvert, la capote dforme, les manches retrousses, le calot 
retourn pour en cacher la bande rouge, le pantalon enfonc dans les chaussettes qui 
dpassaient les jambires, les beaux uniformes du temps de paix s'taient transforms, 
salis, dchirs. L'arme, en combattant, avait gagn une allure nouvelle et cette allure 
tait celle qui, ds le dbut, avait caractris les formations de recrues. Sitt en 
campagne, le soldat s'tait dbarrass des objets encombrants et avait faonn sa 
tenue de faon  la rendre plus confortable. Une longue visire verte s'adaptait au calot, 
les shakos de toile cire, visibles et peu commodes, avaient t abandonns dans les 
fosss, les cols droits des vareuses s'taient dgrafs. Beaucoup d'hommes avaient 
chang leur ceinturon et leur cartouchire contre des quipements allemands 
ramasss sur le champ de bataille. Les pantalons d'uniforme taient remplacs par des 
pantalons de velours ou mme par des pantalons de fantaisie.

En mme temps qu'il modifiait  sa guise un uniforme qui n'avait pas t fait pour la 
guerre, le  piotte  faisait table rase de toute la discipline de caserne qu'il jugeait 
inopportune. L'essentiel tait de se battre et de se battre courageusment, le reste tait 
inutile.

Le soldat belge, en gnral, ne cherche pas  se donner une tournure militaire, il n'y 
songe mme pas. Il ne recherche qu'une chose: le confortable. Diffrent des  
pioupious  franais et des  tommies anglais qui ont tous un air de famille, une  
allure , le Belge conserve  l'arme ses moeurs de paysan ou d'ouvrier, sa dmarche 
lente et lourde. Il fait la guerre comme il cultivait son champ, comme il allait  l'usine; 
transporte  l'arme ses plaisirs, ses proccupations, ses sentiments du temps de paix. 
Ecoutez les rcits des hommes qui ont vcu la retraite de Namur, o l'arme perdue, 
sans soutien, aprs une rsistance opinitre, fut force de reculer en toute hte vers 
Tarme franaise qui pliait elle-mme. La situation tait tragique, dsespre peut-tre. 
Epouvante, la population du pays fuyait devant l'ennemi, s'accrochant aux troupes 
comme  sa seule protection, encombrant les routes.  On tait bien fatigu, me 
racontait un artilleur, et il fallait encore aller bien loin. Nous dormions sur les caissons, 
sur les pices; les chariots qui nous suivaient taient remplis de soldats n'en pouvant 
plus. Mais il y avait tant de malheureux sur les chemins, tant de femmes, tant d'enfants, 
qu'on dut bien marcher tout de mme. On entassa sur les convois, femmes, enfants, 
bagages, et les hommes, le fusil  la bretelle, portaient dans leurs bras des mioches qui 
s'endormaient. Le soir, on s'arrtait dans un village, dans un petit bois, et on partageait 
les vivres avec les fugitifs, sans savoir si le lendemain on trouverait  manger pour soi-
mme. 

La retraite d'Anvers offrit un spectacle analogue, et c'est un des pisodes les plus 
tragiques et les plus mouvants de toute la campagne que cet exode d'une nation 
suivant son arme en retraite.

Les rgiments se succdaient, encombrant les routes. Une foule se pressait, mi-civile et 
mi-militaire-. Par paquets, confondus avec les fugitifs, les troupes, au milieu d'un 
immense charroi, se repliaient. C'tait un curieux mlange d'uniformes, un 
invraisemblable encombrement de batteries qui dansaient sur les routes, d'automobiles 
qui hurlaient pour se frayer un passage dans la multitude toujours plus compacte, de 
charrettes de rquisitions et de tombereaux campagnards o s'entassaient les biens les 
plus prcieux des exils qui s'en allaient abrutis par la peur et la fatigue. Pendant des 
jours, les troupes vcurent avec le peuple. Elles sentirent ses misres,virent des drames 
affreux, des femmes mortes en couches sur des chariots, de tout petits enfants perdus 
dans le grand flot dsespr, des villages entiers qui fuyaient, sans ressources, masss 
autour de quelques carrioles tires, faute de chevaux, par des paysans harasss, mais 
qui marchaient toujours de leur pas lent et obstin. Pendant des jours elles connurent la 
dtresse de ces enfants, de ces femmes, de ces vieillards qu'aiguillonnait la peur. Et 
quand, dans les agglomrations que traversait l'arme, les units se reformaient, les 
regards des soldats se portaient fixement sur la masse toujours renaissante du peuple 
qui s'en allait, droit devant lui, sans savoir o. Des musiques militaires clataient... et le 
ton clair des cuivres semblait un trange appel aux armes au milieu de cette tristesse 
infinie, de cette misre affreuse.

La guerre prenait une physionomie nouvelle, une signification plus vraie et plus horrible 
encore. Toute la retraite tait l, tangible et lamentable, et en suivant des yeux tous ces 
infortuns chasss loin de chez eux, chaque soldat sentait son cur se serrer 
atrocement  l'ide que sa mre, son pouse, sa sur, suivait peut-tre, angoisse, 
misrable, le cortge tragique qui dfilait sans cesse.

Et eux, les braves qui depuis deux mois luttaient contre l'envahisseur, eux qui avaient vu 
tomber tant des leurs dans les combats ingaux o l'on se battait la rage au cur, 
oubliant leur propre misre, ne songeaient qu' adoucir les souffrances des exils.

On les voyait, portant les paquets, les enfants, soutenant les vieillards, partageant leurs 
vivres avec ceux qui n'avaient rien  se mettre sous la dent. Et le soir, dans les granges, 
au milieu des soldats qui dormaient, des femmes et des enfants reposaient la tte 
appuye sur des sacs, couverts des capotes militaires que les  piottes. avaient 
tendues sur eux pour qu'ils ne souffrissent point du froid.

Nieuport, une superbe journe d'automne. La grosse>cloche de l'glise sonne douze 
coups, dominant la rumeur qui monte de la grande place carre.

Au loin le canon gronde. Une animation extraordinaire rgne,des autos stationnent; un 
gnral vient d'arriver . avec son tat-major; des boy-scouts  bicyclette, traversent le 
march.

Des soldats  carabiniers en capote verte le chapski vert et jaune les coiftant de son 
cne tronqu  sont assis contre les maisons et regardent passer les fugitifs. Tout  
coup une clatante sonnerie de bugles retentit, des commandements sont cris de 
toutes parts... un instant aprs, forms en carr autour de la place, les bataillons rangs 
comme pour la revue ont repris leur aspect martial et dcid. Les bandes qui passent 
s'arrtenfun moment pour les voir, ce sont ces hommes qui tantt, sur les routes, 
aidaient les femmes et les enfants  supporter les fatigues de leur triste voyage, qui 
passaient disperss parmi la foule, marchant d'un pas lourd et fatigu  une sonnerie 
de clairon a suffi pour les former en compagnies, pour en refaire des soldats.

Prs du pont de Nieuport, une batterie qui s'en allait par la grand'route de la cte vient 
brusquement de s'arrter, et revenant sur ses pas, fait halte le long du canal. Un 
rgiment de volontaires dsespr de ne pouvoir combattre  car toute l'arme, croit-
on, va au repos - s'allonge sur la route de Dunkerque. Mais voil qu'un frisson parcourt 
les rangs disloqus. Demi-tour! on retourne  Nieuport. Surpris, ils se sont regards, un 
sourire a illumin leurs jeunes visages et, d'un pas plus alerte, le corps plus droit et la 
tte plus haute, ils s'en reviennent joyeux, criant des paroles d'espoir aux gens qui s'en 
vont vers la France.

C'est que, tandis que de lourds camions automobiles anglais achvent d'vacuer les 
fugitifs qui se pressent encore sur les routes de Flandre, un ordre est venu: l'arme 
s"arrte clans sa retraite.

IV.  La Bataille

15-24 octobre 1914.

Et ce fut la bataille terrible de l'Yser. Avec l'appui de quelques fusiliers marins franais, 
l'arme belge, qui n'avait cess de combattre depuis le 5 aot, s'arrtant brusquement 
dans sa retraite, accepta la bataille.

Appuyes par une artillerie lourde puissante, six divisions allemandes composes de 
troupes fraches se rurent sur les bataillons belges extnus et dcims dj. Une 
arme toute neuve, exalte par une srie de victoires foudroyantes, puissamment 
outille, encadre, allait se mesurer avec les glorieux dbris de l'arme belge. La lutte 
suprme allait se livrer, pour la dfense du dernier lambeau du territoire national. L'ordre 
du jour du Roi fit passer dans les rgiments une volont farouche de tenir en. chec les 
masses allemandes prtes  les craser:

 Que dans les positions o je vous placerai vos regards se portent uniquement en- 
avant, et considrez comme tratre  la patrie celui qui prononcera le mot de retraite 
sans que l'ordre formel en soit donn. 

Ce mot de retraite, nul ne devait le prononcer au cours de cette lutte hroque qui, en 
sauvant la Belgique, allait permettre  l'arme franaise de trouver le temps de parer au 
grand mouvement enveloppant dont elle tait menace.

Pendant six jours livrs  eux-mmes, quarante-huit mille fantassins belges, appuys de 
six mille marins, soutenus seulement par de l'artillerie de campagne, supportrent tout 
l'effort des six divisions allemandes, sans une heure de rpit.

Il pleuvait, le sol spongieux des prairies basses se changeait en une boue grasse et 
noire, les nuits taient longues et froides. Les vtements en lambeaux, les souliers 
culs, souvent sans autre bagage que des paquets de cartouches,les soldats belges 
s'organisaient  la hte dans les beaux villages blancs aux toits rouges o les massives 
tours carres se dressaient imposantes.

On sentait qu'un vnement capital se prparait. Cette impression trange, 
indfinissable, dont on ne se rend pas compte d'abord, mais qui vous envahit tout entier 
 l'approche des grands dangers, s'tait empare de l'arme. La haine, qui depuis le 
dbut de la guerre avait grandi dans le cur de chacun, tait devenue ardente, 
inexorable,  la vue de l'immense dtresse du peuple qui fuyait: l'amour du sol natal 
devenait plus ardent au fur et  mesure que l'ennemi le conqurait; le massacre en 
masse de populations innocentes, l'incendie des villes o l'on avait vcu heureux, o 
l'on avait des tres chers, torturait tous les curs d'une implacable volont de 
vengeance. La lutte tait ingale, on le savait. Peut-tre serait-on vaincu, mais 
qu'importe,on tiendrait jusqu'au bout, on ferait payer cher  l'ennemi chaque pouce de 
terrain, on se ferait tuer mais on tuerait!

Ce qui soutint l'arme extnue, mal vtue, dmoralise par les retraites, par l'abandon 
successif des villes qu'on esprait toujours pouvoir sauver, ce ne fut pas l'enthousiasme 
joyeux que donne l'espoir de vaincre, ce ne fut pas l'irrsistible griserie qui permit  nos 
troupes de culbuter l'attaque allemande  Lige, ce fut une haine farouche,une volont 
profonde de ne pas livrer  l'ennemi la patrie tout entire, une colre sourde et 
concentre.

Seuls les corps de volontaires qui n'avaient pas encore eu l'occasion de combattre 
apportrent  l'arme cette flamme d'enthousiasme, cette joie merveilleuse  l'ide de 
se mesurer enfin avec les Boches. Ils arrivrent avec une croyance aveugle en la 
victoire, une certitude de triomphe. Et cette fusion de l'nergie indomptable de ceux qui 
avaient fait toute la campagne et du courage clair de ces jeunes soldats au feu pour la 
premire fois, fit surgir cet hrosme admirable qui restera la plus belle page de gloire 
de notre histoire, hrosme fait d'abngation, d'endurance, de mpris du danger, de 
volont tenace et de haine jamais assouvie.

Ce fut la plus pre des luttes, o chaque compagnie, chaque peloton, rsistant  
outrance, ne cdait que pied  pied un terrain qu'il fallait dfendre coteque cote. On 
ne perdait une ferme que pour se raccrocher  une autre; on n'abandonnait la dfense 
d'un ruisseau que pour s'opposer au passage du suivant.

Ni les privations, si grandes cependant  ce moment o le combat empchait un 
ravitaillement rgulier, o les vtements manquaient, o l'vacuation des blesss ne 
pouvait se faire que lentement et par les combattants eux-mmes, ni les attaques de 
l'ennemi lances en masses profondes sur nos faibles tranches garnies d'effectifs 
rduits, ni la supriorit de l'artillerie lourde qui crasait nos troupes, n'eurent raison de 
leur tnacit.

Des compagnies dcimespar le feu de l'ennemi, prives de tout cadre, restrent 
accroches  leurs positions, commandes par des caporaux; d'autres, en pointe dans 
les lignes allemandes, refusaient de battre en retraite, opposant un enttement 
admirable aux attaques qui les harcelaient. A Tervaete, prive de munitions, une 
poigne d'hommes.terre dans la digue de l'Yser, s'opposa pendant toute une nuit au 
passage du fleuve que tentait l'ennemi, le refoulant par de continuels corps  corps.

A Saint-Georges,quatre-vingts volontaires dfendaient le pont. Les torpilles dont les 
Allemands bombardaient leurs tranches faisaient d'effroyables ravages; quand ces 
projectiles tombaient dans le fleuve les gerbes d'eau qu'ils provoquaient taient si 
grandes que bientt la tranche fut inonde. Dans l'eau jusqu'aux paules, ces braves 
tenaient toujours. Chaque homme qui tombait se noyait  ...et cela dura des heures. 
Pas une fois ils ne songrent  reculer et quand ils furent relevs, ils s'en revinrent  
sept.

Ce fut ainsi partout. Les officiers encourageaient leurs hommes en leur disant:  Tenez 
ferme, le Roi est  Furnes, il ne faut pas que les Allemands puissent bombarder la ville, 
la dernire ville belge, o il a install son Grand Quartier. .

Et je me souviens de cette rflexion farouche d'un soldat:  II faudra mourir tout de 
mme. J'aime mieux tre tu sur le sol de chez nous en leur faisant le plus de mal 
possible.  Devant une pareille volont, l'attaque allemande devait chouer, elle choua.

L'Allemagne avait voulu nous vaincre par la terreur! lElle s'tait imagine qu'en fusillant 
les populations de villages entiers, qu'en brlant fermes, villes et hameaux elle 
dsarmerait le courage de nos troupes,elle ne russit, en accumulant tant de ruines et 
tant de deuils, qu' accumuler contre elle des haines qui ne pardonnent point et les 
troupes allemandes qui se ruaient sur nous en hurlant:  Nach Calais!  remplies de 
l'enthousiasme que leur donnaient leurs premires victoires, de la soif de conqute qui 
les avaient rpandues sur l'Europe, entendirent nos soldats s'lancer  l'assaut de leurs 
positions aux cris de:  Louvain, Dinant, Termonde, Aerschot!  Et ces noms de villes 
dtruites, brles, ananties, grands cris de vengeance qui montaient du sol del patrie 
viole, eussent d leur faire comprendre que leur formidable puissance militaire ne 
viendrait point  bout d'un peuple qui ne veut pas mourir et qui veut se venger.

..

Chapitre II

Des Vainqueurs en Haillons

I.  Dans les Boues de l'Yser

Hiver 1914-1915

Ceux qui ont vu l'arme belge au cours de l'hiver de 1914 en garderont toujours la 
mmoire. Il faut avoir suivi sur les routes, couvertes de boue, ces hommes qui, sous 
leurs capotes dteintes, dchires, avaient un aspect misrable et hroque. Courbs ils 
se tranaient, loqueteux, semblables non plus  des soldats, mais  deschemineaux. Le 
kpi  oreillre profondment enfonc, rabattu sous le menton, l'charpe enroule 
autour du cou et de la tte, cachant presque toute la figure, le collet de la capote relev, 
ils s'en allaient, ramasss sur eux-mmes. Au milieu des capotes d'infanterie se 
voyaient des paletots civils, des manteaux de gardes civiques. Sur les sacs 
s'entassaient des ustensiles recueillis  droite et  gauche et qui rendaient un peu plus 
confortable la vie rude du front. Mais combien, au lieu du havresac, s'attachaient aux 
paules un sac de toile ramass dans une ferme et qui leur tombait informe sur le dos. 
La couverture roule en bandoulire pendait jusqu'aux genoux, gros bourrelet qui se 
nouait autour d'eux par-dessus tout leur fourbi. Mais les couvertures taient rares et 
bien des soldats pour les remplacer avaient enlev dans des maisons abandonnes des 
tapis de table, o de grandes fleurs dteignaient sous la pluie, des rideaux d'toffe ou 
de peluche arrachs aux fentres. Aux ceinturons pendaient des casseroles, des 
gourdes, des bouteilles. Mal chausss, ils pataugeaient dans la boue noire et liquide, 
dont ils s'claboussaient, et j'en vis aller aux tranches les pieds dans des sabots ou 
mme marchant sur leurs bas. L'arme  la bretelle, la cartouchire pendant bas sur le 
ventre, lourds et lents ils avanaient, appuys sur une canne.

On les rencontrait sur les routes, dans les chemins de terre dtremps, chantant pour 
faire paratre l'tape moins longue. Il tait rare de dcouvrir un homme portant une 
tenue dont toute les parties concordassent. Chacun avait ramass ce qui lui convenait; 
des artilleurs avaient le grand manteau vert des guides; des carabiniers, des lignards 
portaient les capotes des chasseurs claireurs de l'infanterie de la garde civique 
licencie. Des officiers, des hommes, revtaient des culottes et des vestes de cuir. Le 
complet de velours  ctes tait trs  la mode dans la plupart des rgiments.

Petit  petit l'uniforme se transformait, lesbandes molletires maladroitement enroules 
autour des pantalons trop larges se substituaient dj chez de nombreux  piottes  aux 
petites jambires basses.

Bientt les  Elisabeth  de la classe 14, tout jeunets, imberbes, vtus de tenues 
neuves, vinrent rejoindre leurs ans, les vieux grognards barbus. Leurs capotes bleu 
horizon mettaient une note claire dans les longues files noires et donnaient un aspect 
plus disparate encore aux units. De nouveaux quipements jarrivaient d'ailleurs: on 
distribuait  la troupe des culottes gris bleu, des capotes gros gris ou bleu de roi... On 
ne reconnaissait plus les diffrentes armes; l'uniforme avait presque totalement disparu.

L'arme extnue, use, tenait toujours cependant. Les positions s'organisaient. Dans 
l'eau, dans la boue, on creusait des tranches, on.faisait des abris; les hommes, comme 
au temps o l'on remuait la terre pour prparer les champs  porter la rcolte, en 
sabots,  quelques pas de l'ennemi, maniaient la pelle et la pioche. Et l'on vit apparatre 
alors des bandes dsarmes: les compagnies de travailleurs taient cres. Formes 
des classes anciennes, elles comptaient dans leurs rangs des soldats de toutes les 
armes.

Le soir, les troupes s'entassaient dans les glises, sur la paille qui jonchait les dalles. Il 
faisait froid, dehors la neige tombait. Toute la journe on avait march dans la boue, 
dans l'eau. On s'tendaitles pieds transis, enroul dans sa capote, la tte appuye sur 
son sac. Des hommes se serraient l'un contre l'autre, pour avoir deux capotes, deux 
couvertures  se mettre sur le corps. Autour des colonnes, contre lesquelles 
s'appuyaient les fusils, les soldats dormaient. Une humidit glace tombait des votes, 
montait du sol... et de temps en temps dans l'obscurit opaque qui rgnait sous le 
vaisseau de pierres, les fentres se dessinaient faiblement lumineuses de la clart livide 
des fuses qui montaient dans le ciel. Le matin  la premire heure quelques 
paysannes entraient dans l'glise, s'agenouillaient entre les soldats qui sommeillaient 
encore..., la clochette d'un enfant de chur troublait le silence pais et dans le demi-
jour qui se levait sur les hommes couchs, le murmure monotone de la voix du prtre 
chantait.

II. Aprs la Bataille

4 dcembre 1914

Ce m'est une des impressions les plus fortes,les plus rconfortantes aussi, que celle 
d'une compagnie avec laquelle, quelques semaines aprs la bataille de l'Yser, je passai 
la nuit dans l'glise de Vinckem. C'tait la compagnie volontaire des grenadiers, celle 
dans laquelle avait servi mon frre! J'avais appris la terrible nouvelle de sa disparition et 
j'tais venu, dans la nuit, au cantonnement o ses camarades taient au repos. Une 
pluie diluvienne tombait, dans l'obscurit la silhouette de la grande tour massive se 
dtachait faiblement. Je traversais le cimetire, me heurtant aux croix. Des hommes 
passaient en courant, la porte de l'glise grinait. Je me dcidai  pousser la porte  
mon tour. Quelques bougies brlaient, clairant de petits tableaux qui se dtachaient 
dans l'obscurit. De la paille, des sacs, des armes, une colonne qui monte dans l'ombre 
o elle se perd; des grenadiers assis, couchs; quelques-uns nettoient leurs armes; des 
bruits de voix. J'arrte un soldat qui vient d'entrer et .je me nomme. Je ne le voyais 
presque pas tant tait grande l'obscurit, mais je sentis sa main saisir la mienne et la 
serrer longuement. Nous sortmes ensemble. Il me conduisit dans une petite ferme 
basse. Dans la cuisine prs du pole, un soldat tait assis devant une table couverte de 
papiers, une lampe  ptrole clairait la place. C'tait le lieutenant qui commandait la 
compagnie, volontaire comme ses hommes, un brave qui les aimait comme des frres 
et qui mourut au milieu d'eux, devant Dixmude. La faon dont il venait d'accueillir mon 
camarade m'mut profondment. On sentait dans sa voix, dans ses paroles, dans sa 
faon d'tre, la solidarit qui l'unissait  ses soldats. Il occupait ses loisirs  crire aux 
blesss de son unit,  faire des recherches pour en retrouver les disparus.

Quand il eut appris l'objet de ma visite, il se leva, lui aussi me serra la main, et il se mit  
me raconter, avec une relle motion, la bataille au cours de laquelle, prise sous un feu 
crois de mitrailleuses, sa compagnie perdit les trois quarts de son effectif.  Quand le 
soir,  l'appel, cinquante-neuf hommes seulement rpondirent au lieu de deux cent 
soixante, je ne pus surmonter mon motion, me dit-il, et je pleurai comme un enfant. 

Que de dtails touchants, d'un hrosme simple, grandiose, me furent rvls par ces 
braves qui ignoraient eux-mmes la beaut de leurs actes.En les coutant parler, je les 
revoyais eux et leurs compagnons disparus, gais, impatients  l'ide de l'attaque. Je les 
entendais plaisanter en allant  l'ennemi, en caressant leurs fusils chargs,  qui 
contenaient de quoi tuer six boches . Je les voyais assis dans un ruisseau  quelque 
cent mtres des Allemands, manger rapidement leur ration de plata, agits comme on 
l'est au moment o va enfin se raliser un grand bonheur attendu depuis longtemps. Et 
puis quand il fallut battre en retraite, au milieu des balles qui sifflaient impitoyables, 
l'hrosme de ceux qui se penchaient pour vouloir, malgr tout, emmener les blesss, et 
la voix calme de ce petit soldat disant au lieutenant arrt prs de lui:  Allez, allez, 
laissez-moi, j'ai la cuisse casse, vous vous ferez tuer! 

Le soir la nouvelle s'tait rpandue des pertes terribles prouves par les grenadiers 
volontaires. Des hommes venaient de rgiments voisins s'informer du sort d'amis qu'ils 
y avaient, et, en apprenant leur disparition, partaient vers les lignes ennemies pour les 
retrouver et les ramener, vivants ou morts. Dans un jardin de ferme, de grands dahlias 
fleurissaient. Des soldats les cueillirent, dernier hommage  ceux des leurs qui venaient 
de donner leur vie.

Ah! si tous les pauvres gens qui ont perdu un fils, un poux, un frre dans la grande 
guerre, avaient pu voir ces hommes, avaient pu les entendre, leur cuisante douleur s'en 
serait adoucie. Car ils auraient compris dans quel enthousiasme joyeux sont morts ceux 
qu'ils aimaient, dans quelle exaltation de tout leur tre, dans quel moment de bonheur et 
d'idalisme, ils ont cess de vivre. Et la simplicit avec laquelle ces hommes jeunes qui 
eux aussi offraient leur vie, parlaient de la mort de leurs frres, le souvenir qu'ils leur 
gardaient, l'affection et le respect dont ils entouraient leur nom, leur auraient fait 
comprendre que tout ne finissait pas avec la mort quand on mourait joyeux pour une 
ide dans un moment d'exaltation totale que plus jamais on n'aurait retrouv.

Combien plus triste hlas! est la mort qui vient lentement, prcde d'un douloureux 
cortge de misres. Dans l'glise o je venais de m'veiller, un jeune soldat, blme, les 
yeux hagards, assis sur un prie-Dieu, tait entour de ses camarades. Avec une 
sollicitude de tous les instants ils le soignaient, ce malheureux qui avait les pieds gels 
et qui souffrait horriblement, sans se plaindre. Une bonne femme du voisinage lui 
apportait du lait chaud et des ufs, et les soldats s'informaient avec la douceur que l'on 
emploie pour parler  un enfant qui souffre, de l'tat de son mal. Pendant la journe, ils 
portaient le pauvre garon dans une ferme o, affal dans un grand fauteuil d'osier, il se 
rchauffait [prs du feu. Il sentait venir la mort impitoyable et elle ne l'effrayait point. Il 
avait vu mourir tant d'hommes, tant d'amis, qu'il lui semblait tout naturel de s'teindre  
son tour. Il parlait avec calme du temps o il ne serait plus, des victoires qu'on 
remporterait sans lui. Une seule chose le tourmentait: l'ide de sa mre reste seule en 
Belgique et que sa mort tuerait peut-tre. Quelques jours aprs, on l'vacua. Quand 
l'ambulance arriva  l'hpital, il n'tait plus.



Chapitre III

Notre  Piotte 

Aujourd'hui l'arme compltement rquipe, renforce de nombreuses recrues, a pris 
un aspect plus normal. L'uniforme est respect, on peut distinguer  quel corps 
appartient un homme aux passepoils des pattes d'paule et  l'cusson du collet. Les 
cantonnements sont organiss, des baraquements ont t construits, des magasins 
militaires ont t crs. L'artillerie, le corps des transports possdent le nombre de 
chevaux voulus. Les cadres sont reforms. Le matriel de guerre ne manque point... 
malgr tout, le soldat est rest le mme. A le voir sur les routes, il n'a pas chang. 
Silhouette kaki au lieu d'tre une silhouette noire, il chemine de son mme pas pesant, 
charg comme un mulet. On aura beau changer la tenue du soldat belge, il conservera 
toujours le caractre spcial qui fait de lui, avec Ses qualits et ses dfauts, l'excellent 
fantassin qu'il s'est montr depuis le dbut de la guerre, Peu militaire d'apparence, il 
devient le plus farouche, le plus implacable, combattant ds que l'occasion s'en 
prsente. Patient, obstin, courageux et ttu, il ne quittera pas la position qu'il a reu 
ordre de dfendre avant que la retraite soit commande. Sans s'inquiter du nombre 
des errhemis, il est prt  faire son devoir jusqu'au bout,  subir sans se plaindre toutes 
les privations. Endurant, on l'a vu faire soixante-douze heures de combat de suite sans 
faiblir. Dans le danger, on obtient tout de lui en le prenant par l'amour-propre. L'esprit de 
corps qu'il possde au plus haut point arrive  lui faire admettre une discipline qu'il 
s'impose  lui-mme, par fiert. A celle-l, il ne faillira jamais. On sait jusqu' quel point 
peuvent aller ces rivalits entre les diffrents rgiments, entre les diffrentes armes. 
Souvent elles paraissent nfastes, elles font surgir parfois des incidents regrettables, 
mais que d'actions d'clats ont t obtenues des troupes grce  cette mulation. 

Un commandant du 2e carabiniers me racontait comment,  plusieurs reprises, ayant  
accomplir des missions prilleuses, il s'adressa  ses hommes en leur disant:  Un 
carabinier n'a peur de rien, nous allons le prouver!  et pas un ne flanchait. Ce mme 
esprit, d'ailleurs, existe dans chaque rgiment entre les bataillons, les compagnies et les 
pelotons, Un incident typique me fut cont  ce sujet: Dans un peloton, un soldat qui 
faisait campagne depuis le dbut de la guerre, passait pour le modle du rgiment. 
Plusieurs fois le grade de caporal lui avait t offert, mais, malgr le supplment de 
solde que le galon lui aurait apport, il avait toujours refus, effray  l'ide d'avoir une 
responsabilit, si petite soitelle,  assumer. Par amour-propre, pour qu'on ne puisse pas 
dire qu'un ancien soldat ne faisait pas son devoir, il travaillait avec un acharnement qui 
ne connaissait pas de limites. Petit  petit son ardeur s'tait communique  ses 
camarades et son peloton tait connu dans tout le rgiment pour celui qui abattait le 
plus de besogne lorsqu'on allait au travail. Et le vieux soldat en tait fier et heureux. 
Dans un autre peloton, c'tait la gloire que les hommes recherchaient. Ils taient les 
plus courageux, cela tait admis, nul n'aurait song a le contester. Quand il y avait une 
patrouille prilleuse  faire, un hardi coup de main  tenter, on ne s'adressait jamais en 
vain au peloton des braves. 

Or, un jour, il se fit qu'un jeune sergent volontaire, tout feu et flammes, un des plus 
entreprenants des  braves , s'adressa en termes moqueurs au vieux soldat qui avait 
anim son groupe de l'ambition d'tre le plus mritant au travail. Il ne rpondit point, 
mais demanda, le lendemain, le rapport du commandant. Ce fut un vnement. Jamais 
ce soldat modle n'avait sollicit la moindre taveur, n'avait formul la moindre plainte. Il 
s'expliqua. Srieux, malgr son envie de sourire, le commandant fit mander le sergent, 
lui fit comprendre ses torts et le pria de faire des excuses au loyal serviteur qu'il avait 
froiss. Dj le jeune homme tendant la main, s'avanait pour rtracter ses paroles 
lgres, mais l'autre, brusquement, s'tait recul:  Non, dit-il, non, pas cela. a n'est 
pas possible qu'un sergent  ferait  des excuses, a ne serait plus l'arme alors. Non, 
a je ne veux pas.Mais, mon ami, que voulez-vous donc, en ce cas?   Rien, 
mon commandant, mais l'honneur du peloton m'a oblig de demander le rapport parce 
que, voyez-vous, l'autre peloton, c'est celui des plus courageux, c'est vrai, mais pour 
travailler, c'est nous les premiers. Alors, n'est-ce pas, mon commandant, on a sa fiert, 
aussi, voyez-vous.  Et sur ces mots, sans insister, il se retira, il avait sauv l'honneur 
des siens. C'est naf, mais n'est-ce pas touchant? Et n'est-ce pas de ces hommes-l 
que l'on fait de soldats de la meilleure qualit?

Ce point d'honneur se rencontre dans toute l'arme et l'pithte d'embusqu s'octroie 
abondamment  ceux que l'on juge moins  la peine ou moins au danger que soi-
mme. On se traite d'embusqu de secteur  secteur, suivant le plus ou moins de 
risques qu'on y court, et les rgiments qui s'en vont aux tranches lancent aux 
travailleurs qu'ils croisent le long des routes, le mprisant salut:  Ah! landsterm!  
(landsturm).

On les rencontre partout ces  vix paltots  (vieux paletots), comme les ont baptiss les 
soldats de l'active. Ils ont conserv l'ancienne tenue sombre et le kpi d'hiver; les 
grads portent les grands galons de laine ou d'or qui tonnent aujourd'hui. Tous les 
matins ils quittent les cantonnements, arms de pelles et de pioches; ils ont un aspect 
loqueteux, dans leur costume qui n'a plus rien de militaire; leur dmarche est celle des 
terrassiers, des paysans, et, tandis que, dans l'arme de campagne, presque tous les 
visages sont glabres, dans les compagnies de travailleurs, les hommes ont de longues 
moustaches et des barbes hirsutes. On les trouve qui rfectionnent les routes 
dfonces, qui raclent la boue aux bords des chemins pour la runir en petits tas 
rguliers que les eaux et le charroi ont vite fait d'tendre  nouveau sur la voie, o les 
mmes travailleurs viendront, de leurs mmes gestes lents, ramasser une fois de plus 
en petits monts gluants.

De ce que le soldat se gausse volontiers de celui qui ne trime pas comme lui, il ne 
faudrait pas conclure qu'il tire vanit des faits d'armes de son rgiment, ni mme de ses 
propres actions d'clat.

II est, au contraire, tonnamment modeste et silencieux. Ecoutez les soldats parler 
entre eux des batailles qu'ils ont livres en Belgique alors que l'arme luttait un contre 
dix. On faisait des sorties, prenant rsolument l'offensive, on harcelait l'ennemi, on 
attirait sur soi des forces importantes, puis ce rsultat atteint, il fallait battre en retraite 
pour regagner la base d'Anvers et viter un enveloppement certain. Les hommes, 
souvent, se remmorent ces jours tragiques o on luttait non pour vaincre on ne le 
pouvait pas  mais pour inquiter l'adversaire, et ce qu'ils vous en raconteront 
invariablement, c'est la retraite; ils ont combattu comme des lions, mais cela est si 
naturel qu'ils ne songent pas  le dire. Ils ne connaissaient pas les conditions ingales 
de la bataille, chaque fois ils espraient la victoire... et la retraite venait. C'est cela qui 
les a frapps, c'est cela dont ils se souviennent, et leur rcit invariablement se terminera 
par ces mots": A tel endroit? Oh! on a couru l, on a couru! 

Je voyageais un jour avec un groupe de soldats qui partaient en cong. Ils taient gais 
et bruyants, ils parlaient et riaient aux clats  l'ide que pendant six jours ils 
chappaient  la tranche. Us parlaient du front. Non point de leurs faits d'armes, mais 
des petits incidents insignifiants de leur vie. J'appris ainsi qu'ils avaient fond entre eux 
une socit  cela leur manquait: tout Belge quel qu'il soit tant toujours membre au 
moins de plusieurs socits. Ils avaient un prsident, un secrtaire, un trsorier et 
versaient toutes les semaines une cotisation destine  former un petit pcule.pour 
ceux qui partaient en cong. Cette socit et ses statuts faisaient l'objet de leur 
conversation et je connus bientt que l'un d'eux avait t exempt de verser sa cotisation 
pendant plusieurs semaines pour avoir t cit  l'ordre du jour de l'arme. Je voulus le 
faire parler: impossible. Un de ses compagnons me raconta qu'il s'tait offert pour aller 
rparer, pendant la nuit, une passerelle qui, traversant l'inondation, mne  nos avant-
postes. Pendant deux heures, dans l'eau glace jusqu'au ventre, il avait travaill sans 
souci des balles qui sifflaient autour de lui chaque fois qu'une fuse, trouant l'obscurit, 
dessinait sa silhouette sur le fond brillant de l'eau. Mais il interrompit son camarade: 
Allez, allez, dit-il, c'est pass hein! On ne parle plus de a! 

Ce ne sont pas l des exemples isols. Demandez  un soldat pourquoi il a t dcor 
ou cit  l'ordre du jour, il haussera les paules et vous dira simplement: , C'tait ici  
ou , c'tait l . Mais le motif, vous ne l'apprendrez presque jamais. Ou bien, vous 
entendrez un homme vous rciter navement par cur les quelques lignes parues aux 
ordres:  Avoir, au milieu d'un violent bombardement... 

Dans la tranche, j'avais li conversation avec un carabinier qui montait la garde. 
Comme toujours, je m'amusais  le faire parler. C'tait un Wallon.Il avait t bless  la 
bataille de Werchter et recueilli par les Allemands. Guri il avait t envoy dans un 
camp de prisonniers. A peine intern il s'tait mis  comploter son vasion:  Ah! disait-
il, on ne sait pas comme, c'est triste d'tre prisonnier. Il y avait de grandes haies de fils 
de fer autour du camp et les femmes venaient nous insulter, nous cracher au visage en 
criant:  Sales Belges, c'est vous qui avez tu nos maris et nos enfants.  Et quand 
elles nous criaient des injures, j'avais envie de m'enfuir tout de suite pour aller encore 
en tuer de leurs maris et de leurs enfants qui nous ont fait tant de mal. Mais j'avais mon 
plan. J'avais obtenu d'aller travaille; hors du camp avec d'autres prisonniers qui faisaient 
des travaux de terrassements. Il y avait des femmes qui nous regardaient comme des 
animaux froces. Vous savez, on n'avait pas trop  manger l-bas, du mauvais pain et 
une soupe trs claire avec du riz, et de la viande seulement une ou deux fois par 
semaine. Mais dans le village il y avait encore plus de misre et les enfants venaient 
nous demander du pain... Je m'arrangeai pour faire la connaissance d'une femme trs 
pauvre, laquelle jedonnais tous les jours la moiti de ma ration. Au bout de quelques 
semaines, je lui offris une vieille montre qu'on m'avait laisse, en change d'habits 
dchirs de son mari. Elle accepta. Je parvins  tromper les sentinelles et je m'enfuis. 
A pied, sans argent, il avait gagn la Hollande et aussitt avait rejoint l'arme. Il tait 
content. Il tait de nouveau avec les camarades, et comme eux, faisait la guerre. Depuis 
des mois il vivait dans la boue, dans le froid, et il se trouvait heureux.  Ici, disait-il 
navement, c'est plaisir de se battre, on a le temps de manger  son aise et on est 
toujours  l'abri des balles, a ne vaut presque plus la peine de dire qu'on fait la guerre. 


Cette modestie tient d'ailleurs en grande partie  ce fait que le soldat belge, surtout le 
soldat flamand, est gnralement silencieux. Dans les cantonnements, des groupes 
circulent sans parler; les hommes flnent, les mains en poche, ils fument, ils s'arrtent 
devant les vitrines des petits magasins o s'entasse une multitude varie d'objets de 
quelques sous. Puis, tout  coup, sans que l'on sache pourquoi, ils se mettent tous 
ensemble  brailler  tue-tte une chanson connue, qu'ils applaudissent eux-mmes 
bruyamment... et le calme revient, comme avant. Deux soldats qui ne se sont pas vus 
depuis de longs mois se rencontrent: ils s'abordent avec un beau rire franc, s'envoient 
une bourrade et lchent une. solide borde de jurons... puis ils s'en vont sans mot dire 
boire un verre au cabaret, et de temps en temps, en se regardant avec amiti,  mi-voix 
ils rptent encore:  Wel Godverdomme! Godverdomme! 

Le soldat wallon, lui, est plus vif, plus spirituel, et les plaisanteries qui s'inscrivent sur les 
abris, sur les observatoires, narguant la mort et les dangers, sont gnralement 
griffonnes en wallon, dialecte ligeois ou patois borain.

Quoique trs diffrents cependant de caractre, Wallons et Flamands  l'arme ont 
gagn un air de famille qui les rapproche. Le fond de leur me est la mme: ils sont 
galement obstins, galement sentimentaux, le Wallon avec plus d'esprit, le Flamand 
avec plus de srieux et plus de navet. Par dessus tout, ils sont pris de justice. Exigez 
d'eux les plus grands sacrifices, mais rpartissez-les galement entre tous et n'ayez pas 
l'air de vouloir vous y drober vous-mme, vous obtiendrez tout de ces natures simples 
et droites.

Pendant l'hiver, au moment o les troupes mal vtues souffraient du froid et de 
l'humidit, il arrivait frquemment dans les units des envois de vtements, dons de 
comits belges, franais ou anglais. Leur distribution donnait lieu souvent  des 
incidents,  des discussions violentes. Un officier reut un jour pour sa compagnie, qui 
comptait deux cents hommes, une centaine de camisoles de lainage. Que faire? Il 
rassembla les soldats et leur dit qu'on allait procder au tirage au sort des objets. Un 
murmure d'approbation courut dans la compagnie:  Eh bien! a est juste a!  disaient 
ces grands enfants, et quand la distribution fut termine, ceux que la chance n'avait pas 
favoriss s'en allrent, rsigns, en bougonnant:  Enfin il n'y a rien  dire, a est quand 
mme juste!  Ce commandant l, soyez en sr, peut compter sur ses hommes.

On ne se figure pas combien ces petits dtails ont de l'importance et ce que peut une 
bonne parole, un geste d'amiti. Le Belge n'aime pas les distinctions sociales, mais sa- 
sympathie ne se marchande pas  ceux qui savent oublier leur grad de temps en 
temps et faire preuve de bonhomie.

Je vous disais que le soldat belge est obstin et sentimental, ncoutez ces anecdotes :

A Knocke( sur la plage, une barquette vient de s'chouer. Trois hommes, dans l'eau 
jusqu'aux genoux, le sac au dos, le fusil  l'paule, s'approchent de la cte. Les voici au 
milieu d'un groupe de curieux. D'o viennent-ils? O s'en vont-ils ainsi ? Eux, calmes, 
tirant de grandes bouffes de leurs pipes, regardent autour d'eux.  Alors, dit l'un, on 
est en Belgique ici ? Bien sr.  Tous trois se regardent en souriant.  Eh bien! par 
o c'est qu'il faut aller pour se battre maintenant?  On a beau les interrogerais parlent 
peu. A grand-peine on parvient  savoir qu'ils ont quitt Anvers au moment o la ville 
tombait; la retraite tait coupe, l'ordre tait de passer en Hollande. Cela leur a paru 
impossible. Ils ont dcroch une barque au port, et saisissant les rames ils sont partis, 
avec armes et bagages. Ils ont fait tout l'Escaut maritime ; des postes de soldats ont tir 
aprs eux, mais ils en avaient tant vu  Anvers, que ce n'taient pas ces quelques 
pauvres petits coups de fusil qui pouvaient les arrter. La nuit ils accostaient, se 
couchaient sur le sable, et repartaient  l'aube. Pendant trois jours, ils allrent; en mer 
ils avaient long la cte, et maintenant ils venaient d'aborder, n'en pouvant plus, pour 
voir si, enfin, ils avaient atteint la Belgique. Par lambeaux de phrases on arrachait le 
rcit  l'un d'eux, et aprs chaque rponse, se tournant vers son sergent  grand 
gaillard  l'air doux et robuste avec ses larges moustaches rousses, qui avait dirig 
l'expdition il ponctuait sa phrase en lui disant;  N'est-ce pas Moustache?  Oui. 
 On n'en pouvait rien tirer d'autre. Ils partirent, les braves, s'en allant vers Ostende, 
ignorant qu'ils avaient agi en hros; simples, convaincus, dcids, ils partirent pour 
rejoindre l'arme et pour recommencer la guerre ailleurs, o l'on voudrait.

Dans une compagnie de carabiniers se trouvait un volontaire, pre, de famille, g 
d'une quarantaine d'annes, revenu du Congo, la haine au cur. Il n'tait heureux qu' 
la tranche. Si tt arriv il choisissait son poste, et l,  l'afft pendant des heures, il 
attendait, le regard fix sur un crneau de la tranche allemande. Il avait le coup d'il et 
l'adresse du chasseur et jamais il ne ratait son homme: Un coup sec, un cri dans le 
boyau boche, des coups de feu qui partaient d'en face. Mais dj il se glissait jusqu' un 
autre endroit o il recommenait la mme manuvre. Toute la journe il tirait, 
n'abandonnant son crneau que pour prendre htivement ses repas. La nuit son audace 
croissait; afin de mieux voir, il se couchait sur le parapet et le moment venu, tirait, 
abattant ses hommes presque  bout portant. Plusieurs fois cependant, il avait de la 
sorte provoqu des alertes ou des tirs de reprsailles, et  diffrentes reprises son 
commandant lui avait interdit de tirer, mais il n'en tenait aucun compte et continuait 
toujours sa petite besogne. Un soir l'ordre formel lui fut donn d'aller se coucher.  Vous 
vous ferez tuer, lui avait dit le commandant, et avec vous plusieurs de vos camarades.  
II n'avait rien rpondu, s'tait gliss dans son abri... mais une fois ses voisins endormis, 
il tait retourn  la tranche; il n'osait tirer dans son secteur, il aurait rveill les 
hommes et se serait fait  pincer . Son fusil sous le bras, il s'en alla donc, obstin, vers 
le boyau qu'occupait le 1er carabiniers. Comme une sentinelle l'interrogeait:  Puisqu'on 
ne peut plus tuer de Boches par ici, dit-il, je vais faire la guerre un peu plus loin. Je ne 
suis point revenu du Congo pour coucher dans des abris, et avant de retourner 
embrasser ma femme et mes enfants  il devait partir en cong le lendemainil faut 
que j'en descende encore quelques-uns  On le laissa passer.

Au petit jour, on fit savoir au commandant qu'un homme de sa compagnie venait d'tre 
tu dans le secteur du Ier carabiniers; le malheureux gisait sur le parapet de la tranche, 
frapp de sept balles.

Combien trange, aprs cela, parat le sentimentalisme du soldat. On serait tent de 
croire que la vie rude qu'il mne, les motions violentes qui l'ont tant de fois treint, les 
visions d'horreur, de mort et de carnage qu'il a connues, doivent avoir fait de lui un tre 
essentiellement brutal, cruel et dur. Certes son langage est devenu violent, mais non 
son caractre intime. Plus que jamais, il prouve le besoin de donner son affection, le 
dsir instinctif d'pancher toute la bont trs douce et trs nave qu'il possde au fond 
de lui-mme. Il aime  trouver un tre faible  protger, un tre auquel il puisse parler 
avec tendresse et qui lui doive son bonheur. Et tout naturellement, il s'est attach aux 
animaux. Il a eu piti des chiens, des chats abandonns; il ls a secourus, il a partag 
sa ration avec eux, il a dormi  leur ct. Bien des soldats ont adopt un chien ou un 
chat qui ne les quitte jamais. Souvent, c'est le peloton tout entier qui s'est institu 
protecteur du petit animal trouv dans les ruines. On va aux tranches en serrant son 
protg dans son bras, en le couvrant de sa capote pour qu'il ait  bon chaud  et ne se 
salisse pas dans la boue. Dans une ferme de Reninghe, des soldats avaient dcouvert 
une chatte qui vivait parmi les ruines avec plusieurs petits. Ils s'taient intresss  la 
niche et allaient lui porter  manger. Cette ferme tait un de ces endroits 
qu'affectionnent les hommes. Il y restait un pole dans lequel ils brlaient le bois qui 
jonchait le sol, et sur lequel ils prparaient, toute la journe, une dlicieuse popote. Ils 
s'y montrrent tant et si bien qu'ils attirrent l'attention de l'ennemi, et un beau jour, une 
rafale d'obus s'abattit sur la ferme. Aucun soldat ne s'y trouvait en ce moment, mais 
lorsqu'ils virent les percutants crever les pans de mur qui subsistaient encore, une 
mme pense leur vint  tous:  les chats , et avant que l'on et pu les en empcher, 
plusieurs d'entre eux se prcipitaient vers la maison bombarde. Ils en revinrent tenant 
prcieusement dans leurs bras les petits chats qu'ils avaient sauvs, et comme la chatte 
avait disparu, le peloton adopta les orphelins.

Je me souviens d'un artilleur qui vivait seul dans un abri en compagnie d'un chat. Il lui 
parlait; ils taient devenus deux insparables, et tous deux avaient gagn un aussi 
souverain mpris du danger. Un jour que je longeais la route le long de laquelle vivait ce 
solitaire, un violent bombardement s'abattit brusquement autour de moi et, pour plus de 
sret, je m'arrtai quelques instants dans l'abri devant lequel je passais prcisment. Il 
tait adoss  une petite maisonnette miraculeusement intacte dans laquelle l'artilleur 
prparasses pommes de terre. Prs du feu, le chat se chauffait. Depuis un instant les 
percutants tombaient dru sur la route, clataient sur les pavs, lanant des clats dans 
les fentres de la maison dont les vitres s'croulaient dans un cliquetis joyeux. Nous 
causions, bien tranquilles, terrs sous nos sacs.

 Cristi, s'cria tout  coup mon camarade, mes pommes de terre vont brler , et il se 
prcipita dans la maison. Au mme moment un 7,7 s'abattait avec fracas sur la route. 
Je bondis, croyant retrouver l'homme bless. Je pousse la porte, j'entre: arm d'une 
grande cuiller de bois, il tournait dans sa marmite en sifflant avec calme, un air 
affectionn des soldats: Sous les ponts de Paris..., et  ct de lui le chat, doucement, 
ronronnait, au milieu des clats de verre projets sur le dallage de la chambre par la 
violence des explosions.

L'insouciance devant le danger est devenue telle chez certains  jas , qu'ils prouvent 
une gaiet enfantine  le braver  pour le plaisir . On a vu un soldat faire des cumulets 
sur le parapet d'une tranche  trente mtres de l'ennemi, pendant un combat violent  
coups de bombes, simplement pour narguer les Boches; on a vu partir des hommes  
l'aube, ramper vers les positions allemandes pour les photographier de tout prs quand 
. le jour serait lev, sans se soucier de savoir comment ils regagneraient leurs lignes.

Ce ne sont l que des incidents pris entre mille autres semblables. L'habitude du danger 
a fini par le faire oublier. On s'est accoutum  la vision de la mort qui n'effraye plus. 
Quand les recrues viennent au front, les anciens s'tonnent de les voir plir en prsence 
des blesss et des morts. J'en entendis un dclarer en souriant, avec philosophie, 
tandis qu'il considrait un  bleu  affol au passage d'un bless que l'on transportait en 
civire: . Cela passera!  Vous les croyiez endurcis. Non pas, mais rsigns, et je 
connais plus d'un soldat qui a risqu sa vie pour aller relever des morts au milieu des 
plus violents bombardements. Mais l'motion s'mousse  se rpter trop souvent. 
Pourtant s'il ne se manifeste gure, le sentiment de piti est rest vivace au cur de 
tous ces braves, auxquels on ne s'adressa jamais en vain quand il fallait risquer! sa vie 
pour sauver un camarade bless.  Quand mme!  disait  mi-voix, dans un profond 
soupir, un petit jas qui emmenait un malheureux, pantelant, dont les chairs dchires 
saignaient affreusement, et ces deux mots cachaient une commisration profonde, 
sincre, un sentiment d'horreur et de piti.

 On ne tue pas pour son plaisir, me disait un jour un soldat wallon, cit  l'ordre du 
jour pour la bravoure dont il avait fait preuve en diffrents combats. Cette petite phrase 
me frappa, car elle rvlait tout ce que contenaient  la fois de bont etdeconviction,ces 
natures simples pour lesquelles tuer reste une chose horrible, mais  laquelle on 
s'astreint  parce qu'il le faut .

Pourtant, il est des heures tragiques o l'ide de la mort s'impose avec une angoissante 
ralit. Alors pour matriser leur motion ils la bravent en la plaisantant ou se retrempent 
dans la foi ardente, totale, de leur race. Une compagnie rsistait, un contre dix. Les 
hommes couchs derrire un talus de chemin de fer tiraillaient sur les forces 
allemandes qui s'avanaient; des feux de mitrailleuses crtant le remblai, faisaient un 
affreux carnage de ses occupants. Afin de diminuer les pertes, les hommes se 
relayaient, quelques-uns  la fois faisaient le coup de feu,puis d'autres les remplaaient. 
Dj de nombreux morts gisaient, frapps  la tte; il fallait tirer cependant. Alors 
pendant que leurs camarades s'exposaient froidement, ceux qui restaient dissimuls 
derrire le talus, tous ensemble et sur le ton de voix monotone et grave dont ils 
chantaient aux vpres leurs longues litanies, unirent leurs prires, et au milieu du bruit 
de la fusillade, les voix montaient:  Sainte Vierge Marie, priez pour ceux qui vont tirer... 


Et dans une tranche, plus loin, un jeune lieutenant pour encourager ses hommes, 
debout sous le bombardement, saluait du kpi les obus qui s'abattaient autour de sa 
compagnie, s'criant  chaque coup:  trop long    trop court  et quand,dans un 
affreux dchirement, un brisant crachait ses clats au milieu de ses hommes, pour 
cacher une motion  laquelle il ne voulait pas se laisser entraner, il hurlait dans un rire 
forc: , Bravo! En plein but!  et les hommes conquis par cette gaiet factice qui n'tait 
faite que de la volont d'tre matre de soi, tiraient en unissant leurs voix  la sienne, 
pour ne pas tre moins braves que leur chef devant la mort.

Il faut avoir vcu avec ces hommes, avoir compris leur vie, leurs sentiments, les avoir 
fait parler, s'tre ml  leurs plaisirs, pour les voir comme ils sont, les soldats belges, 
simples, brutaux, nafs et bons, sentimentaux et sensuels, grands mangeurs et 
religieux. Il faut les avoir vus, dans la tranche, manger sans souci des balles, se 
prcipiter  quatre pattes dans leurs abris en se criant des plaisanteries, pour chapper 
aux obus qui s'abattent brusquement autour d'eux. II faut les avoir admirs, stoques 
dans la pluie, immobiles  leurs postes, les avoir entendus parler entre eux de choses 
simples, trs loignes de la guerre, avoir compris la solidarit qui, sous leur rude 
enveloppe, les unit les uns aux autres, pour se rendre compte de toute leur valeur 
morale, de toute leur tnacit ttue. Loin des leurs, perdus, sans nouvelles de leurs 
femmes, de leurs enfants, de leurs parents, sachant leurs villages dtruits, leurs villes 
bombardes, ils ont souffert ce que, avant la glorieuse retraite de leur sur d'infortune, 
la petite arme serbe, aucune troupe n'avait souffert. Et malgr tout, ils sont rests gais, 
ils sont rests forts, gardant un moral inattaquable.

C'est la guerre , disent-ils. Ils n'en cherchent ni les causes, ni les raisons. Elle est, et 
cela leur suffit pour qu'ils supportent, sans se plaindre, les plus rudes misres, parce 
qu'ils sont vraiment  des soldats .


